La quête picturale de Renaud Gilles est sous-tendue par une dualité permanente : certaines séries, riches en couleur et en matière, portent la marque d’un engagement expressif, tandis que d’autres, dépouillées et minimales, affectent un goût pour le silence et l’effacement. La diversité de ces approches a pour point commun une véritable sincérité dans l’acte de peindre, rappelant que la création chez Renaud Gilles répond à un sentiment d’urgence, à une nécessité vitale.
D’emblée, il a opté pour des toiles de grandes dimensions, seules aptes à offrir l’espace nécessaire pour libérer un geste qu’il applique à larges coups, avec une matière abondante. Ce déploiement du geste, moins que d’incarner une subjectivité pure, porte la marque d’une charge émotionnelle forte, alimentée par un besoin d’expurgation. Les œuvres de Renaud Gilles, d’une grande liberté formelle, dégagent une sonorité visuelle assez jubilatoire. Les choix de composition, répondant à l’instinct, sont l’expression d’une confrontation face à l’espace de la toile : ici une tâche de couleur fait écran, là un signe graphique hâtivement tracé fait naviguer le regard dans le tableau, ailleurs les enchevêtrements de couleurs, épais ou translucides, modifient le sentiment de profondeur. Les coups de pinceaux se manifestent dans un jeu d’équilibre rythmique tantôt en lignes souples, tantôt en touches heurtées, avec des étonnantes variations d’intensités chromatiques.
Contrairement à ce que pourrait laisser penser une lecture hâtive, les tableaux de Renaud Gilles ne sont pas ceux du geste triomphant. L’artiste, qui ne cède jamais à la facilité, s’emploie à contrecarrer toute impulsivité excessive par divers moyens : « ça commence par un geste mais après, je coupe, je sabre cette gestuelle. ».
Dans son interrogation du procédé pictural, Renaud Gilles n’hésite pas à mettre en place des procédures visant à défaire, à contrecarrer en partie ses intentions premières afin de laisser intervenir l’accident, l’imprévisible : ainsi, il recourt à la technique du pliage, à l’arrachage de matière, au frottement de surface. Il découpe ses toiles et les recoud. Parfois, plutôt que monter la toile sur son châssis, il préfère la laisser au sol afin qu’elle soit en prise avec les aléas du temps et de ses déplacements. Dernièrement, l’artiste a associé au travail du pinceau des techniques de sérigraphies, situant ainsi son travail entre improvisation et éléments de composition pré-établis. On peut y voir une volonté de distancier l’acte de peindre mais aussi celle de dérouter le spectateur qui ne sait plus vraiment ce qui relève ou non de la main de l’artiste.
Nombres de peintures de Renaud Gilles, plutôt que de s’imposer au regard, suggèrent les formes, prennent corps peu à peu dans l’épaisseur infime de la toile. Ainsi, la série « Finish/Unfinished », entreprise en 2016, montre des masses flottantes peintes sur un fond laissé brut. Les couleurs, allant du vert au bleu, en passant par des nuances de rouge-rosé et de blanc, brossées vivement, atteignent un état pictural atmosphérique. Interrogeant notre perception sensible de la couleur et de la lumière, ces œuvres paraissent en suspens, elles donnent le sentiment d’un moment d’apparition du tableau, de la forme et de la couleur.
Avec ses peintures « Blanches », l’artiste prolonge ces questions de manière plus radicale. Par le choix de se limiter à cette seule couleur, Renaud Gilles s’intéresse aux relations qu’entretient la couche de peinture blanche, appliquée avec des gestes plus ou moins amples sur une surface plus ou moins étendue, avec la toile laissée à l’état brut en périphérie. L’artiste avait déjà été tenté par l’expérience du monochrome blanc, mais l’effet produit était tout autre, la peinture étant appliquée sur l’intégralité de la surface, par superposition de couches hétérogènes créant des remontées d’éléments graphiques et pigmentaires. Ici, l’intervention est bien plus minimale et déploie véritablement un « espace de pensée ». Les peintures « Blanches » suggèrent l’idée d’effacement, de vide, de silence, notions qui le rapprochent tant de la peinture d’un Parmigianni, d’un Morandi que de la réflexion critique de Georges Didi-Huberman. C’est en pratiquant un art de la suggestion et de l’allusion plus qu’un art de l’affirmation que Renaud Gilles, dans sa quête de l’impalpable, amène le spectateur à faire l’expérience de sa peinture.
Domitille d'Orgeval, historienne et critique d'Art