Peintures
par Domitille d’Orgeval, 2022

La quête picturale de Renaud Gilles est sous-tendue par une dualité permanente : certaines séries, riches en couleur et en matière, portent la marque d’un engagement expressif, tandis que d’autres, dépouillées et minimales, affectent un goût pour le silence et l’effacement. La diversité de ces approches a pour point commun une véritable sincérité dans l’acte de peindre, rappelant que la création chez Renaud Gilles répond à un sentiment d’urgence, à une nécessité vitale.

D’emblée, il a opté pour des toiles de grandes dimensions, seules aptes à offrir l’espace nécessaire pour libérer un geste qu’il applique à larges coups, avec une matière abondante. Ce déploiement du geste, moins que d’incarner une subjectivité pure, porte la marque d’une charge émotionnelle forte, alimentée par un besoin d’expurgation. Les œuvres de Renaud Gilles, d’une grande liberté formelle, dégagent une sonorité visuelle assez jubilatoire. Les choix de composition, répondant à l’instinct, sont l’expression d’une confrontation face à l’espace de la toile :  ici une tâche de couleur fait écran, là un signe graphique hâtivement tracé fait naviguer le regard dans le tableau, ailleurs les enchevêtrements de couleurs, épais ou translucides, modifient le sentiment de profondeur. Les coups de pinceaux se manifestent dans un jeu d’équilibre rythmique tantôt en lignes souples, tantôt en touches heurtées, avec des étonnantes variations d’intensités chromatiques.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser une lecture hâtive, les tableaux de Renaud Gilles ne sont pas ceux du geste triomphant. L’artiste, qui ne cède jamais à la facilité, s’emploie à contrecarrer toute impulsivité excessive par divers moyens : « ça commence par un geste mais après, je coupe, je sabre cette gestuelle. ».

Dans son interrogation du procédé pictural, Renaud Gilles n’hésite pas à mettre en place des procédures visant à défaire, à contrecarrer en partie ses intentions premières afin de laisser intervenir l’accident, l’imprévisible : ainsi, il recourt à la technique du pliage, à l’arrachage de matière, au frottement de surface. Il découpe ses toiles et les recoud. Parfois, plutôt que monter la toile sur son châssis, il préfère la laisser au sol afin qu’elle soit en prise avec les aléas du temps et de ses déplacements. Dernièrement, l’artiste a associé au travail du pinceau des techniques de sérigraphies, situant ainsi son travail entre improvisation et éléments de composition pré-établis. On peut y voir une volonté de distancier l’acte de peindre mais aussi celle de dérouter le spectateur qui ne sait plus vraiment ce qui relève ou non de la main de l’artiste.

Nombres de peintures de Renaud Gilles, plutôt que de s’imposer au regard, suggèrent les formes, prennent corps peu à peu dans l’épaisseur infime de la toile. Ainsi, la série « Finish/Unfinished », entreprise en 2016, montre des masses flottantes peintes sur un fond laissé brut. Les couleurs, allant du vert au bleu, en passant par des nuances de rouge-rosé et de blanc, brossées vivement, atteignent un état pictural atmosphérique. Interrogeant notre perception sensible de la couleur et de la lumière, ces œuvres paraissent en suspens, elles donnent le sentiment d’un moment d’apparition du tableau, de la forme et de la couleur. 

Avec ses peintures « Blanches », l’artiste prolonge ces questions de manière plus radicale. Par le choix de se limiter à cette seule couleur, Renaud Gilles s’intéresse aux relations qu’entretient la couche de peinture blanche, appliquée avec des gestes plus ou moins amples sur une surface plus ou moins étendue, avec la toile laissée à l’état brut en périphérie. L’artiste avait déjà été tenté par l’expérience du monochrome blanc, mais l’effet produit était tout autre, la peinture étant appliquée sur l’intégralité de la surface, par superposition de couches hétérogènes créant des remontées d’éléments graphiques et pigmentaires. Ici, l’intervention est bien plus minimale et déploie véritablement un « espace de pensée ». Les peintures « Blanches » suggèrent l’idée d’effacement, de vide, de silence, notions qui le rapprochent tant de la peinture d’un Parmigianni, d’un Morandi que de la réflexion critique de Georges Didi-Huberman. C’est en pratiquant un art de la suggestion et de l’allusion plus qu’un art de l’affirmation que Renaud Gilles, dans sa quête de l’impalpable, amène le spectateur à faire l’expérience de sa peinture.

Domitille d'Orgeval, historienne et critique d'Art

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Reverse ( 01 ), 2020, oil ink pigments and dust on canvas, 220 x 170 cm
Paysages d'empyrée
par Fabien Ribéry, 2020

Paysage d'empyrée

L’intellect n’est pas suffisant pour exprimer les débordements d’être. Il faut, à qui ne craint pas la joie des métamorphoses, des aires où s’aventurer, des îles où tourbillonner à la façon des tornades tropicales. On peut appeler ces surfaces d’action des toiles, préparation de fonds nus ouverts à l’innommable et au mouvement libre. Un peu plus grand que corps d’homme, les peintures de Renaud Gilles sont des espaces où danser avec les couleurs, où les souffler, où les poser en gestes de fulgurance. Ce sont des états de corps inspirés, aspirés, projetés, des katas de pigments lancés en nuées, une sensation directe du monde, grecque, homérique, présocratique. Il pleut de l’or dans l’atelier, il pleut du bleu, il pleut l’emportement des rouges en gloire. Les blancs de Renaud Gilles sont des palimpsestes, suaires d’un néant d’écriture effacée, nuages de révélation.

Matérialité de la toile, volupté des couleurs : l’expérience picturale est à la fois physique et spirituelle, de fougue et de retrait, d’audace et de sagesse, dans la juste respiration du support et des poumons de l’artiste. L’ascèse passe ici par le poème du faire, l’unité de ce qui bouillonne au-dedans et de ce qui s’offre en formes souveraines dans le visible. Les sensations, nous apprend le grand Cézanne, sont la base de tout pour un peintre. Elles sont impénétrables, voilà pourquoi il faut tenter de les dire, de les saliver, de leur offrir la chance d’exulter, et de dériver dans l’abandon.

A l’affût de lui-même, le peintre est un guetteur de ses remuements intimes, dans la tentative chaque fois renouvelée d’atteindre un niveau de perception extrême, en prenant de vitesse les pièges de la raison raisonnante. Tel est son travail, telle est sa tâche, telle est sa quête. L’atelier requiert une présence constante, car l’on ne sait jamais quand l’air prendra soudain feu. Il faut être très savant pour atteindre le simple, et très fou pour être sage. Les études de Renaud Gilles sont des moments de pensées, des étapes dans la saisie d’une énergétique supérieure, d’un régime de vérité échappant à la formulation, et ne pouvant se traduire qu’en termes plastiques.

Si l’on ne cherche pas à rejoindre le Paradis de notre vivant, à quoi bon ? La gaieté, comme le non-vouloir, doit être le préalable à toute épiphanie. Voici le pur instant, capture du temps aboli, chaque fois que le pinceau touche la surface qui l’accueille et le relance. L’épique n’est pas le contraire de l’ordinaire, l’achevé n’est pas le contraire de l’inachevé. Le vide doit être pulsé, brassé, embrassé, pour qu’en naisse une richesse insoupçonnée.

Il y a chez Renaud Gilles une éthique de la démesure, qui est jeunesse dans l’enchantement, et expérience dans la force de dévoilement. Superposées contre les murs de l’atelier, ses grandes surfaces peintes sont comme les panneaux pivotants du Temple du Ciel agissant en secret contre l’ordre du mal, la bouillie mentale, la pollution des sens. Ce sont des paysages absolus chaque jour recommencés, des captures de lumières, des flux harmoniques. Dans la ferveur du geste pictural sans tricherie, dans la fixité des châssis témoignant d’un combat acharné contre les doutes et les vertiges, l’artiste de nécessité ne concurrence pas la nature, mais lui offre la chance d’une révélation.

Chez Renaud Gilles, la peinture crie, d’autant plus quand le geste s’arrête en un pur moment de suspension.

Fabien Ribery , critique littéraire, critique d’Art

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Colors ( 03 ), 2022, Oil, acrylic and ink on canvas, 210 x 140 cm
Finished Unfinished
par Ana Iwataki, 2018

Dans l’exposition de Renaud Gilles FU - Finished Unfinished, on entre comme on rentrerait dans une forêt - dans l’attente d’une expérience esthétique et avec l’incertitude de connaître les particularités de chaque arbre. Comme ces derniers, chaque toile a sa beauté individuelle, mais c’est la force de l’ensemble qui nous touche réellement.

C’est une exposition de l’expérience, le corps et le sensoriel s’y trouvant en son coeur. Il faut déambuler dans cette forêt. Ce qu’on voit sur les toiles sont les traces des gestes du peintre qui engagent l’espace de la peinture dans l’espace de l’atelier. Dans la galerie, avec sa lumière et son architecture, un cocon est créé, afin de contempler dans les meilleures conditions ces toiles et de se rendre compte du changement de la perception tandis que le corps se déplace à travers et autour des tableaux. 

Les œuvres dépassent à peine la taille standard d’un homme - incitant une inquiétante familiarité. Elles sont à peine au-delà de notre portée. Serait-il plus prudent de les observer avec une sorte de distance de sécurité ? Où doit-on se laisser envelopper dans ce nuage de geste et couleur et de signification cachée ? 

Particulièrement frappants sont les tableaux dans lesquels la toile brute respire, devenant un fond nu, laissant libre court au mouvement, révélant la danse de la peinture sur une surface. Peut-être l’illustration la plus claire du propos de cette exposition est la tension entre le fini et l’inachevé, car nous sommes ici confrontées à la présence d’une forme vivante, en pleine transformation et évolution, et qui nous emmène ailleurs.

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Finished Unfinished, Galerie RG, Paris, 2018
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Finished Unfinished, Galerie RG, Paris, 2018
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Finished Unfinished, Galerie RG, Paris, 2018
P(e)u(r)ple
par RGX-03,

Grimpotheutis ou le poulpe politique

Le P(e)u(r)ple est le monde de la résistance au pouvoir tentaculaire, fluide et insaisissable qui, aujourd’hui, n’est plus seulement politique mais aussi technologique. Il écoute, surveille, et oriente. Le Grimpotheutis est ce poulpe des grands plateaux océaniques qui se déplacent en agitant ses oreilles comme des nageoires dans les profondeurs abyssales marines. Il peut nous aider.

Nous sommes en des temps de transition et de métamorphose. Le P(e)u(r)ple ( pourpre - violet ) est une fréquence physique limite, là où la lumière visible bascule dans l’invisible, c’est aussi la fréquence la plus élevée de tout le spectre visible. C’est la fréquence du seuil : le point où la lumière devient pensée. Dans cette lumière, dans ces profondeurs algorithmiques qui orientent nos pensées , les frontières entre biologique et technologique se brouillent : le P(e)u(r)ple devient code, le code devient P(e)u(r)ple. Les abysses marins deviennent comme le miroir des profondeurs numériques, ces espaces opaques, en circonvulations étrangement répétitives. Les tentacules s’étendent vers de nouvelles cibles.

Le code source se nourrit du P(e)u(r)ple. Le P(e)u(r)ple est le terrain politique lui-même — une matière instable où s’affrontent idéologies, mémoires, désirs et épuisements collectifs.

Les toiles de l’exposition ne sont pas le produit d’images, elles sont le produit d’un espace politique. Elles révèlent la prise de conscience de l’instabilité du réel, le geste de sa métamorphose. Elles ne sont pas le compte rendu statique d'un mouvement ressenti au préalable et exprimé en formes et en couleurs, au contraire, elles naissent, s'agitent, vibrent, consomment de l'énergie, meurent et renaissent.

Membres du P(e)u(r)ple au coeur des profondeurs abyssales marines : Poisson-pêcheur abyssal | Melanocetus johnsonii | Femelle munie d’un appendice lumineux (esca) pour attirer les proies - Poisson-ogre | Anoplogaster cornuta | Dents disproportionnées, carnivore agressif - Poisson-tripode | Bathypterois grallator | Utilise ses nageoires allongées pour « marcher » sur le fond marin-Grimpoteuthis (poulpe Dumbo) | Grimpoteuthis spp. | Nage grâce à des nageoires ressemblant à des oreilles.-Calmar vampire | Vampyroteuthis infernalis | Mélange de calmar et de poulpe, émet une lueur rougeâtre-Grenadier des abysses | Coryphaenoides armatus | Poisson de fond très répandu, se nourrit de débris organiques-Ver tubicole géant | Riftia pachyptila | Vit près des fumeurs noirs, symbiose avec des bactéries chimiosynthétiques-Crabe yéti | Kiwa hirsuta | Recouvert de soies, héberge des bactéries sulfureuses-Crevette hydrothermale | Rimicaris exoculata | Aveugle, vit en colonies près des sources chaudes-Concombre de mer abyssal | Elpidiidae spp. | Se nourrit de détritus sur le plancher océanique-Cusk eel abyssal | Abyssobrotula galatheae | Espèce record, observée à plus de 8 000 m-Amphipode géant | Alicella gigantea | Crustacé de plus de 30 cm, adapté à la pression extrême-Isopode géant | Bathynomus giganteus | « Cloporte marin » de grande taille, charognard-Étoile de mer abyssale | Brisinga spp. | Nombreux bras fins, se nourrit de plancton en suspension-Ver de Pompéi | Alvinella pompejana | Supporte des températures extrêmes près des fumeurs noirs-Dragon des abysses — Stomias boa-Poisson-vipère — Chauliodus sloani- Poisson-lanterne — Lampanyctus crocodilus- Grenadier des abysses — Coryphaenoides armatus - Poisson-tripode — Bathypterois grallator- Stauroteuthis syrtensis — (poulpe bioluminescent)-

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Reverse ( 01 ), 2020, oil ink pigments and dust on canvas, 220 x 170 cm
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Colors ( 03 ), 2022, Oil, acrylic and ink on canvas, 210 x 140 cm
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Finished Unfinished, Galerie RG, Paris, 2018
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Finished Unfinished, Galerie RG, Paris, 2018
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Finished Unfinished, Galerie RG, Paris, 2018
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